Carnet de rando : 2 jours dans Belledonne où tout a failli foirer (et c'était génial)
4h30 du matin. Mon réveil sonne dans le noir complet de ma chambre grenobloise. Dehors, il fait -2°C et je sais déjà que je vais regretter d'avoir accepté ce défi idiot : traverser le massif de Belledonne en deux jours avec un pote qui n'a jamais fait de rando haute montagne.
Mais c'est ça qui est excitant, non ? Ce moment où l'aventure commence avant même d'avoir enfilé ses chaussures. Où le doute côtoie l'excitation. Où tu te demandes si tu n'as pas perdu la tête.
Jour 1 : Le départ de Chamrousse et la montée au Lac Blanc
6h00. On se gare au parking de Chamrousse. Le ciel est d'un gris uniforme, typique de l'Isère en hiver. Mais le bulletin météo promet une éclaircie pour l'après-midi. On croise les doigts.
Les premiers kilomètres sont une mise en jambe classique : sentier forestier, pente douce, forêt de pins qui sent bon la résine. On discute, on rigole, on se moque gentiment de la forme de l'autre. C'est facile.
Au kilomètre 5, la pente se corse. Le sentier devient caillouteux, puis enneigé. On sort les crampons. Mon pote, Julien, commence à sérieusement douter. "On est sûrs qu'on va pas mourir ?" Il répète ça toutes les vingt minutes. Je l'ignore poliment.
À 2200 mètres, on dépasse la limite des arbres. Le paysage change du tout au tout. C'est minéral, grandiose, intimidant. Les pics de Belledonne se dressent autour de nous comme des géants de pierre. On se sent minuscules. C'est exactement ce qu'on est venus chercher.
14h00. On arrive au Lac Blanc. Je dis "arrive", mais c'est un grand mot. On se traîne, essoufflés, les jambes en compote. Et puis on lève les yeux. Le lac est là, gelé, entouré d'arêtes enneigées. Le soleil perce enfin les nuages. Le reflet sur la glace est aveuglant.
On a oublié la fatigue. On a oublié Julien qui grelottait il y a dix minutes. On pose les sacs, on s'assoit sur un rocher, et on regarde. Juste on regarde. C'est pour ces moments qu'on grimpe.
Nuit au refuge : rencontres improbables
Le refuge du Lac Blanc est une cabane rustique, pas de quoi en faire un catalogue de voyage. Des lits superposés en bois, un poêle qui peine à chauffer, des toilettes sèches dehors (dans le froid, c'est une expérience).
Mais ce qui fait le charme, c'est qui on y rencontre. Ce soir-là, on partage la table avec un guide de haute montagne à la retraite, un couple de Belges qui fait le GR738 sur trois semaines, et un étudiant lyonnais qui marche seul pour "trouver un sens à sa vie".
On mange une soupe faite avec des légumes déshydratés (me demande pas le goût), du fromage de chèvre local incroyable, et du vin rouge qu'on a eu la présence d'esprit d'emporter. Le guide raconte des histoires de sauvetage en montagne qui nous glacent le sang. Le couple belge nous montre des photos de leurs enfants qui les prennent pour des fous. L'étudiant écoute, fasciné, sans rien dire.
À 21h00, tout le monde est au lit. Le froid est vif. J'entends Julien ronfler dans le lit du dessus. Je souris dans le noir. Demain, on attaque la vraie difficulté : la Croix de Belledonne.
Jour 2 : L’assaut de la Croix et la descente épuisante
5h00. Le réveil est brutal. On se lève dans le noir, on engloutit un café brûlant et des tartines de Nutella (petit déjeuner de champion). À 6h30, on est partis.
La montée vers la Croix de Belledonne est d'une autre catégorie. C'est raide, exposé, et la neige est verglacée par endroits. On progresse en crampons, piolet en main. Julien ne plaisante plus. Personne ne parle. On se concentre sur chaque pas.
À 2800 mètres, je comprends pourquoi on fait tout ça. La vue s'ouvre sur 360 degrés. On voit le Mont Blanc au loin, toute la chaîne des Alpes, les vallées en contrebas. On est au sommet du monde. Enfin, presque.
9h30. On atteint la Croix. 2926 mètres d'altitude. On est épuisés, les mains gelées, les visages cramponnés par le vent. Mais on est là. On pose nos gants sur la croix métallique, on prend la photo obligatoire, et on reste là, immobiles, à essayer d'absorber l'immensité.
Julien me regarde et dit : "T'avais raison, c'était pas de la merde." C'est le meilleur compliment qu'il puisse me faire.
La descente : où tout bascule (presque)
La redescente est longue. Très longue. On prend le chemin des balcons, une traversée qui évite de repasser par le refuge. C'est censé être plus rapide. C'est censé.
À mi-parcours, Julien se tord la cheville sur une plaque de verglas. Il ne peut plus poser le pied. On est à deux heures de la moindre route. Le soleil décline. Le stress monte.
Je dois prendre une décision. On peut appeler les secours, mais on va passer la nuit dehors à attendre. Ou je peux le soutenir et on descend ensemble, doucement.
On choisit la deuxième option. C'est long, douloureux, angoissant. On avance au ralenti, Julien s'appuyant sur mon épaule. On se dispute un peu. On se réconcilie. On se motive mutuellement.
On arrive au parking à 20h00, dans la nuit noire, épuisés, gelés, mais vivants. Julien a une cheville en ballon. Moi, j'ai mal partout. On se serre dans les bras comme des frères.
Ce que cette rando m’a appris
Belledonne, ce n'est pas juste un massif. C'est une école. Elle t'apprend l'humilité devant la nature. Elle te montre que tes limites sont plus loin que tu ne crois. Elle te rappelle que les meilleurs moments de ta vie n'ont besoin d'aucun écran pour exister.
Si tu veux t'y aventurer, voici mes conseils de baroudeur :
- Ne sous-estime jamais la météo : en montagne, elle change en une heure
- Emporte toujours des crampons entre octobre et juin, même si "ça va aller"
- Prévois plus d'eau que nécessaire : la déshydratation arrive vite en altitude
- Dis où tu vas : quelqu'un doit savoir ton itinéraire précis
- Écoute ton corps : l'altitude peut frapper n'importe qui, même les sportifs
Et surtout, choisis bien ton compagnon de rando. Julien et moi, on s'est disputés, on a failli abandonner, on a risqué l'accident. Mais on a partagé quelque chose d'intense. C'est ça, la montagne. Elle révèle qui on est vraiment.
Alors, tu montes quand ?
